Une école des citoyens de demain

En cette fin d’année scolaire, nous avons rencontré Guillaume Briche, le directeur de l’école Jules-Verne du Crotoy. L’occasion pour lui de faire un bilan et de nous tracer les ambitions et perspectives pour la rentrée prochaine.

Un homme d’expérience pour le groupe scolaire du Crotoy

Vingt ans d’ancienneté dans l’Education nationale, dont sept à Boismont en tant qu’enseignant et une treizième année qu’il entame au Crotoy, comme enseignant et directeur du groupe scolaire. Ce qui ne se dément pas, chez Guillaume Briche, c’est l’amour de son métier, de sa mission auprès des enfants. En tant que directeur, il est à la confluence de tout, interlocuteur privilégié et souvent unique de la communauté de communes aussi bien que de la mairie ou de l’inspection académique. Il juge essentielle la relation de confiance qu’il cherche à instaurer avec les parents. «Le transfert de compétence qui s’est opéré de la mairie vers la communauté de communes a créé une situation plus difficile au quotidien, regrette-t-il toutefois. J’aimais beaucoup la relation avec la municipalité, et j’aime beaucoup moins le côté non-relation avec la communauté de communes. Pour moi, on avance dans le dialogue. Et même quand des divergences de point de vue s’expriment, avec la mairie, la gestion restait toujours dans l’intérêt des élèves. C’est beaucoup moins vrai dorénavant; certaines décisions apparaissent plus politiques.»

Des locaux flambant neufs 

Le groupe scolaire a inauguré ses nouveaux bâtiments le 11 mai 2015, en pleine année scolaire. «Nous avons eu deux mois pour nous approprier les lieux, raconte Guillaume Briche. Nous avons tout de suite vu ce que nous ne pouvions pas faire et, dès la rentrée suivante, en lien avec le plan Vigipirate, nous avons repensé les entrées et les sorties des élèves. Ils ne pouvaient pas entrer et sortir en deux minutes par la porte des maternels. Nous avons donc opté pour l’entrée des élèves de primaire par la grille, ce qui n’était pas prévu par l’architecte.»

De même, toujours pour des raisons de sécurité, nous avons été contraints de fermer tous les accès, grille et porte de la maternelle. En complément, depuis cette année, les parents des enfants en petite section ne les accompagnent plus jusqu’en classe. Le contrôle des sacs qui en aurait découlé était impossible à mettre en œuvre. «Au début, cela a un peu bousculé les habitudes, mais c’est entré dans les mœurs. Parents et élèves se sont adaptés, sans drame notoire.»

Guillaume Briche déplore l’arrêt de l’accueil échelonné des petites sections, en janvier 2018, dû à la fin des contrats aidés. L’inspection académique souhaite le remettre en place à la rentrée. La communauté de communes a le dossier entre les mains. Question budget, deux heures de mise à disposition suffisent. Le directeur précise cependant que l’assistante administrative a d’autres prérogatives, en particulier celle de permettre aussi la surveillance du hall qui n’est visible d’aucune classe et d’éviter ainsi toute tentative d’intrusion inopportune. «Pour la sécurité de tous, c’est très bien que cela soit fermé, estime Guillaume Briche. Hormis les problèmes d’entrée et de sortie des enfants, nos collègues des autres établissements envient nos conditions de travail.»

 Les outils numériques, un atout pour les enfants

Guillaume Briche souligne en particulier la présence de tableaux blancs interactifs dans toutes les classes. Un outil fantastique! «Une fois que l’on a commencé à l’utiliser, on a beaucoup de mal à s’en passer. Mettre une image tout de suite sur un mot afin que les élèves comprennent dans l’instant, c’est un vrai plus, se réjouit-il. Et de tempérer: «Pour certaines matières comme la géométrie, je ne m’en sers jamais. Mais, sans conteste, cela développe notre capacité à être dans une plus grande réactivité.»

Le directeur considère que l’espace numérique de travail (ENT) est, lui aussi, un vrai atout. «Finies les leçons manquées, un élève absent peut avoir accès à tous les cours depuis son ordinateur personnel.

S’il est sans doute plus adapté pour les classes primaires que pour les maternelles, c’est un outil avec de grandes potentialités qui demande à être intégré dans la méthode d’enseignement.»

Guillaume Briche espère que la nouvelle interface, mise en œuvre à partir de la rentrée, sera plus efficace. L’ENT devrait notamment permettre de télécharger des vidéos, ce que le système actuel ne permettait pas. «J’aurais aimé pouvoir mettre en ligne les vidéos réalisées dans le cadre des aires marines éducatives, mais nous n’avons pas pu le faire.»

Autre regret, le faible taux de connexion des parents «Notre projet pour les années à venir est de rendre l’ENT plus attractif, afin que les parents s’en servent de façon plus régulière, qu’ils intègrent l’outil dans leurs habitudes.» Affaire à suivre donc, puisque la nouvelle interface devrait être fonctionnelle fin octobre.

Défendre la place de la culture dans le projet éducatif

Comme le précise Guillaume Briche « depuis que la compétence scolaire a été transférée à la communauté de communes, une nouvelle «philosophie» est à l’œuvre: une gestion qui ne prend en compte que le critère du nombre d’élèves par école, dans une tentative d’harmonisation des pratiques et des coûts d’une trentaine d’établissements. » 

Pour le directeur de l’école du Crotoy, cette démarche est vouée à l’échec, du simple fait que la plupart de ces établissements n’ont aucun point commun. 

Et la première conséquence manifeste est la multiplication de décisions –d’ordre budgétaire plutôt que pédagogique– difficilement compréhensibles.  

 «Par définition, l’enseignement a un coût et ne rapporte pas d’argent. Les équipements sont l’un des aspects, mais la question est “Veut-on se donner les moyens pour que ces futurs citoyens aient accès à la culture?” La communauté de communes n’octroie que 10 euros par an et par élève pour les sorties pédagogiques. Ce n’est pas tenable! L’une de nos missions au sein de l’Education nationale est précisément de favoriser l’accès à la culture. Amener les élèves voir des expositions, des spectacles… Comment mettre en place de telles actions avec des moyens aussi faibles? Cette année, la coopérative scolaire a apporté 2000 euros pour la classe de neige. Et nous sommes en éducation prioritaire! il ne nous est donc pas possible demander un effort financier supplémentaire. J’en appelle à la municipalité du Crotoy. Des subventions supplémentaires pour des projets spécifiques ayant trait aux activités culturelles nous sortiraient de l’impasse.»

«La commune nous a aidés cette année pour l’organisation d’un concert de clavecin, mais aussi dans le cadre du salon du livre: un auteur est intervenu dans l’école. Il y a aussi eu une représentation du Vieil Homme et la Mer, ajoute Guillaume Briche. Quant aux livres remis aux élèves en fin d’année en guise de prix d’excellence, ils sont financés par la commune depuis trois ans, alors que cette charge est en principe transférée. La communauté de communes se borne à prendre des décisions uniformes. Quel que soit le nombre de projets. Les écoles qui en ont de nombreux ne perçoivent pas un centime de plus que celles qui n’en ont pas. Les subventions exceptionnelles restent des vœux pieux. Ce qui me dérange, c’est le caractère arbitraire et opaque: pourquoi 10 euros par élève et pas 12 ou 70, comme dans la communauté de communes limitrophe? On ne s’interroge pas sur les besoins, c’est juste un choix politique arbitraire.»

Les élèves de l’école Jules-Verne, pionniers des aires marines éducatives

Sous l’impulsion de son directeur et de l’équipe pédagogique, depuis 2016, l’école du Crotoy fait partie des quatre premiers établissements en France métropolitaine à expérimenter les aires marines éducatives (AME). Cette action a vu le jour en 2012, en Polynésie française, à l’initiative d’enseignants et de leurs élèves. Afin de préserver les plages, ils ont décidé de recueillir des données scientifiques sur le milieu naturel marin, avec l’ambition de créer un conseil de la mer. Consultée pour avis en amont des projets touchant à l’espace maritime, cette structure composée d’élèves les rend acteurs de l’avenir de ce patrimoine naturel.

«L’AME s’inscrit dans la logique de l’éducation à la citoyenneté, fait valoir Guillaume Briche. Et c’est un biais fabuleux: les élèves rencontrent les élus, comprennent les enjeux et les contraintes économiques, administratives. Ils savent que l’envie ne suffit pas. Il faut une réflexion préalable, basée si possible sur des éléments scientifiques, qui permet une hiérarchisation au regard de l’urgence et de la gravité des problématiques. Le caractère démocratique est préservé, puisque ce sont les élèves qui choisissent les priorités pour l’année.»

Cette année, les élèves ont ainsi retenu les déchets d’origine anthropiques. A savoir, tous les plastiques polluants, avant qu’ils ne se dégradent en microparticules. 

C’est une sortie organisée pour étudier les invertébrés de la laisse de mer qui a déterminé ce choix. Frappés par la quantité de déchets qu’ils ont trouvé, les élèves ont voté pour une opération de ramassage lors d’une réunion du conseil des enfants. Plusieurs ramassages ont finalement été organisés pendant l’année, et les élèves ont décidé de trier les déchets afin de les valoriser. Lors de ce vote, une priorité est apparue: la préservation de la tranquillité des oiseaux. Cela a mis en lumière la complexité de la mise en œuvre de mesures d’interdiction sur le domaine public maritime, puisque nombre d’activités coexistent: pêche à pied, kite surf, randonnée, chasse… Comment préserver la tranquillité des oiseaux, tout en respectant la liberté de chacun de pratiquer ces activités légales?

«Lors d’un conseil de la mer élargi en mairie, les élèves ont eu des échanges très intéressants avec certains élus, relate Guillaume Briche. Une fois l’objectif défini, ils penchaient vers des solutions très restrictives. Ils ont dû se confronter à la contradiction, prendre en compte l’avis de l’autre, cela les a fait grandir. Ils ont appris que c’est bien souvent dans le compromis que le chemin se fait, dans le respect des libertés individuelles.»

Face à la difficulté de résultats concrets concernant les oiseaux, les thématiques ont évolué. «En milieu d’année scolaire, nous nous sommes orientés vers l’utilisation raisonnée, rationnelle et durable de la ressource coquillage. Lors de notre dernière sortie, les enfants ont rencontré des professionnels du ramassage de coques. Pour bon nombre d’entre eux, cela a donné lieu à une discussion au sein même de leur famille: période de pêche autorisée, taille légale, objectif renouvellement de la ressource.»

Les projets jusqu’à l’ors ont concerné les cycles trois (CM1 CM2)

Guillaume Briche s’est déjà fixé un nouvel objectif: impliquer tous les niveaux. «Il nous faudra être d’autant plus créatif que les enfants sont jeunes. Pour les maternelles, on pourrait imaginer des projets éphémères de type Land art. J’espère arriver à impliquer les parents marins-pêcheurs, ou pêcheurs à pied, pour qu’ils viennent en classe présenter leur activité. Pour l’instant, nous n’y sommes pas parvenu. Davantage que la timidité, c’est le souvenir de leur propre scolarité qui rend ces parents peu enclins à venir faire ce type d’intervention, juge le directeur. Et de s’interroger: «Que reste-t-il aux élèves un an plus tard? Je redoute qu’ils ne soient dans une certaine mesure dans la consommation, dans l’instant, c’est ma crainte. La maire nous a promis un mât pour le drapeau classes AME. Ce symbole contribuera, je l’espère, à ancrer en eux un plus chaque jour la démarche et cet appartenance au projet. Développer la curiosité et le sens de l’observation, se poser des questions, découvrir des choses, l’altérité, ne pas redouter la rencontre de l’autre: c’est tout cela qu’ils intègrent par le biais des aires marines éducatives. »  • F. C.