L’homme, la mer et les chiens

La mer à l’horizon

Aîné d’une fratrie crotelloise, Raymond a su très tôt que son avenir serait en mer. 

« Passe ton certificat d’étude ! » : le vœu de son père ne sera pas exaucé. Le jour de l’examen, le petit Raymond, a préféré flâner à travers champs plutôt que de se présenter à l’école. La rouste qui s’ensuivra, il s’en souvient encore. Et le regrette un peu… pour son père. 

Ces quatorze ans venus, c’est le bateau de -et avec- papa, pour aider la famille à vivre. Si l’on se replace en ce début des années soixante, rien que de très banal au Crotoy.

Un drame familial

Une dizaine d’années heureuses, avec son père à apprendre le métier. Prendre la mer à cette époque, c’était une aventure quotidienne, « on ne sortait pas par gros temps, avec notre moteur de douze chevaux, il nous arrivait de reculer au lieu d’avancer quand la mer devenait mauvaise ». 

Et l’inexplicable arrive.

Raymond reste très pudique quand il évoque le suicide de son père. A vingt-cinq ans, son monde se fracasse. Il ne remontera plus jamais sur le bateau de la famille. 

La mer reste pourtant son seul horizon, peut-être sa seule alliée, pour surmonter la perte de ce père chéri.

C’est aussi son gagne-pain, pour lui et la famille. 

Alors il sera marin sur les bateaux du Crotoy, pour pêcher « la sauterelle », surnom donné aux crevettes parce qu’elles sautent tout le temps. 

Puis pêcheur à pied: « à l’époque on pouvait encore faire de la coquille, ou de la moule ». En effet, en cette fin des années soixante-dix, la pêche à pied n’était pas encadrée par les règles actuelles. Quant à la baie, elle était encore relativement riche de ces espèces. 

Ce n’est que plus tard que les pêcheurs à pied devront se réorienter vers les coques, la salicorne…

Raymond, c’est cinquante années de mer. Et autant de cotisations, dont il est fier, et qui lui assurent une petite retraite, une petite maison, mais une vue sur sa baie.

Un chien contre une maquette

Il y a environ vingt-cinq ans, la chienne d’un voisin a des petits. Raymond, qui chasse un peu, en voudrait un, pour l’accompagner au hutteau. Le voisin est d’accord, il échange un chiot contre une maquette de bateau. 

Outre son travail de pêcheur, Raymond est connu pour être plutôt très habile en menuiserie. C’est sûrement un métier qu’il aurait aimé faire, s’il avait eu le choix.

Alors une maquette pourquoi pas. Le temps que le chiot soit sevré, le modèle réduit prend forme. Un compagnon à quatre pattes, et une nouvelle passion: les maquettes de bateaux. 

Une photo, ses souvenirs, les meilleurs plans de construction qui soient 

Pas de plan, au mieux, une vieille photo, surtout ses souvenirs précis de la forme, des couleurs de tous les chalutiers crotellois, il ne faut rien de plus à Raymond pour se lancer dans la construction de ses maquettes. 

Il travaille avec du bois brut, de fines baguettes de châtaignier qu’il achète dans un magasin spécialisé à Paris une fois l’an, pour la coque. Pour le pont, la passerelle, c’est de la récupération: des bâtons de barbe à papa, des bouts de caissettes à huîtres.

Bricoleur de génie, il trempe le bois pour lui donner la forme qu’il souhaite. Il sait aussi être patient puisqu’il lui faut environ cinq mois pour achever un chalutier.

Pour varier les plaisirs, Raymond s’autorise de temps à autre l’achat d’une boîte préfabriquée. Il s’attaque alors à d’immenses voiliers, réveillant ainsi l’amiral Nelson et ses contemporains. Mais ne vous y trompez pas, le travail n’en est pas moins long et fastidieux! « Il ne suffit pas de coller les pièces ensemble en suivant les instructions, il faut adapter, façonner», précise-t-il.

Vingt-cinq ans pour donner le jour à une collection unique 

Raymond a sculpté, taillé, peint tous ses modèles réduits au fil de l’eau, deux heures par ci, deux heures par là, un peu plus les jours de trop mauvais temps, quand il ne pouvait pas sortir en baie. Il serait assez mal venu de dire à ses heures perdues.

Depuis son tout premier chalutier, Raymond a redonné vie à la quasi-totalité de la flotte de chalutiers du Crotoy. Ces bateaux, il les a tous connus au port. Leur lente disparition a sûrement été l’un des moteurs de son envie d’en garder une trace. Ces maquettes comme témoignage unique d’un homme amoureux de la mer et de la baie. Un marin amoureux des chiens, ses fidèles compagnons à quatre pattes ont été les témoins privilégiés de cette passion envahissante. Pompon l’avant-dernier en date, mort il y a un peu plus d’un an, était peut être le plus sensible à cette collection, «il n’a jamais cassé la moindre chose quand il entrait dans la petite pièce où toutes mes maquettes sont stockées».  Moustique, la Jack Russel qui tente de combler le vide depuis la mort de Pompon n’a qu’à bien se tenir ! 

Mais Raymond est indulgent, «la sachant encore un peu fofolle». De toute façon, la disparition de Pompon a signé la fin pour Raymond des maquettes de chalutiers. Peut-être y reviendra-t-il. 

Pour le moment, il sculpte de petits animaux en bois de palette. Les dauphins, et autres mouettes qu’il offre généreusement aux enfants du quartier, suffisent à son bonheur.

Si un musée souhaitait faire que cette œuvre unique soit préservée, Raymond léguerait toute sa collection, pour que ce témoignage sur la pêche au Crotoy lui survive.   • F. C.